Lemonde_fr

Eyjafjallajökull : le nuage de fumée qui cache l’incendie ?

Après le référendum Icesave début mars, qui révéla les fortes réticences des Islandais à rembourser les créanciers Anglais et bataves, après la parution du rapport sur les origines de la crise il y a une semaine, voilà que les soubresauts de l’île suscitent à nouveau l’attention.

À croire qu’on ne s’intéresse à celle-ci que lorsqu’elle implose. Une attention certes intéressée. Car l’Islande ne captive subitement que parce qu’elle envoie ses nuages de cendres sur une bonne partie de l’Europe. Fermetures d’aéroports en cascades, centaines de vols annulés ou reportés, passagers bloqués, retards, vacances compromises, inquiétudes relatives aux retombées de poussières volcaniques, menace de report des funérailles du couple présidentiel Polonais (eux au moins ne seront pas gênés par les cendres !)… Bref. Une pagaille de grande ampleur pour une éruption rikiki, qui, de l’avis des spécialistes, ne présente strictement aucun intérêt scientifique.

« Il est étonnant qu’une si petit éruption provoque un tel niveau d’inquiétude »
a déclaré, amusé, Pall Einarsson, géophysicien à l’université d’Islande. Il y a un peu plus de 200 ans, en 1783 pour être précis, c’est le Lakagígar qui s’éveilla fiévreusement. Lui ne plaisantait pas. Des coulées de lave gigantesques dévastèrent le sud de l’île; les gaz toxiques décimèrent de nombreux troupeaux et provoquèrent une famine meurtrière au sein de la population, forte d’à peine 40 000 habitants à l’époque. Mais le plus intéressant c’est que certaines études récentes ont révélé qu’un énorme nuage de fumée atteignît également une partie de l’Europe continentale ainsi que l’Angleterre. Causant là-bas aussi des famines dont certains ont supposé qu’elles avaient pu favoriser ou en tout cas accélérer les événements qui ont engendré la Révolution Française. C’est dire.
Alors, bon, d’accord ! Vous faites partie de ceux qu’une ou deux nuits dans un aéroport ont passablement épuisées, qui ont loupé l’anniversaire de la tante Josianne (merci qui ?), ou failli manquer la crémation de Monsieur et Madame Kaczynski ? C’est tout à fait regrettable, j’en conviens. Mais d’autres, il y a 227 ans, furent autrement plus contrariés.

Ici, à Reykjavik, la tension est en revanche palpable et grandit même d’heure en heure. Le ciel est bleu et le chant mélodieux des oiseaux succède aux rires joyeux des enfants qui dévalent les rues en bicyclette. Tous, la larme hilare à l’œil et le sourire arrimé à l’oreille, guettent en vain l’ombre d’une trace de fumée planer sur la ville; les chances de voir Reykjavik ensevelie sous la lave, telle une Pompéi nordique, s’amenuisent. Les Islandais parviendront donc manifestement à conserver leur calme en dépit de la proximité du séisme (130 kilomètres de la capitale). Le traumatisme des autochtones peut être aisément comparé à l’angoisse qui étreint le parisien qui découvre un embouteillage sur le périphérique.
On a frôlé de justesse le Syndrome de Lazare.
En réalité, taquineries mises à part, les réactions sont plus nuancées qu’il n’y paraît. Deux perceptions aux antipodes l’une de l’autre se sont faites jour. Elles témoignent de ce qui caractérise l’Islande et son peuple, à la fois ancrés dans un passé emprunts de mythologie et de traditions séculaires, et un présent résolument tourné vers les sciences et les technologies les plus modernes. “Óðinn est en colère,” et le restera tant que les coupables n’auront pas été punis, a dit une femme à Kristin, sa petite-fille, vendeuse dans une boutique du centre de Reykjavik. La jeune femme montrait à sa grand-mère la photo satellite du séisme, dont la forme rappelle étrangement le visage morbide de l’effroi. Les Islandais sont partagés entre le sentiment confus de voir dans ce courroux des tréfonds de la terre comme l’écho symbolique de “l’extrême négligence” de leurs dirigeants, telle qu’elle fut révélée dans le rapport de la commission d’enquête mandatée par le Parlement, et la ferme résolution de surveiller les flatulences telluriques de leur île avec tous les moyens scientifiques à leur disposition. Voilà l’Islande : terre de contrastes, brute, imprévisible et belle; et son peuple, stoïque, solidaire et chaleureux, respectueux de son passé et néanmoins décidé à se donner un avenir.

Dans l’Edda poétique, une prêtresse détaille la façon dont le Dieu Óðinn est tué par le loup Fennrir, avant d’être lui-même anéanti par son fils, Vidar. La légende veut aussi que le monde soit brûlé par les flammes et englouti par l’océan avant de ressurgir. Faut-il voir dans les éruptions qui secouent l’île depuis un mois, les prémisses d’une punition divine infligée aux vikings de la finance ? Pourtant, c’est bel et bien l’espace européen que l’épais nuage Islandais recouvre aujourd’hui, et non la capitale insulaire ; comme s’il exhortait les “loups” continentaux responsables de la crise à faire à leur tour amende honorable. Il est donc probable que le volcan gémisse encore quelque temps.

Chronique publiée dans la rubrique Idées du site Le Monde (avril 2010)